VI

SIÈGE DE CONSTANTINE ÉCHEC DE TOUTES LES ATTAQUES

Ce fut une bien triste matinée que celle du 22, dans les camps français, devant Constantine. Plusieurs hommes succombèrent, durant la nuit, à la fatigue et au froid ; les cas de congélation étaient nombreux. La nouvelle de la perte du convoi et de la mort des hommes préposés à sa garde, répandit la consternation.
Cependant, dès le matin, le colonel de Tournemine, directeur de l'Artillerie, essaya de faire hisser un canon de 8 sur le Koudiat. On franchit, non sans peine, le gué du Bardo ; mais lorsqu'il s'agit de gravir la pente, sous les balles des postes avancés, on s'épuisa en efforts surhumains. Les chevaux enfonçaient dans la terre détrempée et pouvaient à grand peine en retirer leurs pieds, tandis que les roues, enlisées jusqu'au moyeu, demeuraient immobilisées. Il fallut y renoncer.
Pendant ce temps, on établissait une batterie de pièces de montagne sur la pente du Mansoura faisant face au pont, sans doute vers l'emplacement du regard de la conduite d'eau, et, durant la fin de la journée, la porte d'El-Kantara fut canonnée de ce point.
La pluie et la grêle ne cessèrent pas un instant de se répandre, fouettées par le vent du Nord ; cependant vers le soir, une double distribution de viande put être faite aux troupes, dont le moral resta excellent.
Mais le manque de munitions et la perte du convoi imposaient au maréchal l'obligation d'en finir au plus vite. Dès la tombée de la nuit, cinq compagnies du 63e furent placées dans le ravin qui longe notre usine à gaz ; puis des sous-officiers et des soldats du Génie se glissèrent en rampant sur le pont, afin de reconnaître l'état de la porte d'El-Kantara, qui semblait endommagée. Ils constatèrent, en effet, qu'elle était en partie renversée, mais qu'elle s'appuyait sur une deuxième porte établie en arrière.
Sur ces entrefaites, les sentinelles, dont la vigilance était en défaut, s'aperçurent enfin de la présence des Français et donnèrent l'alarme. Les assiégés accoururent aux bastions et couvrirent les abords de la porte d'un feu nourri, bien que mal dirigé. Néanmoins, la position n'était pas tenable et les hardis soldats se virent forcés de battre en retraite. On fit ensuite rentrer les compagnies envoyées pour donner un assaut que rien n'avait préparé.
La partie était remise, fâcheuse affaire pour des coups de main de ce genre, et nous ne pouvons nous empêcher, en songeant à ce qui devait avoir lieu la nuit suivante, de nous demander si l'on ne manqua pas d'initiative et si les hommes du Génie, parvenus si heureusement au pied de la porte, n'auraient pas dû essayer de la faire sauter. Il est Vrai que nous ne sommes pas sûrs qu'ils étaient munis des engins nécessaires.
Dans le courant de la nuit, le temps s'était remis au beau et le soleil se leva radieux, le 23. El Hadj Ahmed en profita pour tenter une attaque générale du front Sud-Ouest du Koudiat. A la tête de sa cavalerie et soutenu par les fantassins kabiles, il se lança à l'assaut ; mais nos soldats, abrités de leur mieux, ripostèrent vigoureusement. L'audace des assaillants était grande, et le combat devenait acharné, lorsqu'une charge des Chasseurs et des Spahis déblaya le terrain. Les Kabiles, bousculés, sabrés, furent rejetée dans les ravins de l'Ouest ; puis nos cavaliers fondirent sur les Arabes du pacha et les dispersèrent.
Après avoir rallié ses goums, El Hadj Ahmed franchit le Remel, puis le Bou-Merzoug, et entraina sa cavalerie vers les plateaux du Mansoura. Mais, avant qu'il eut atteint le sommet, nos soldats, rangés en bataille, en bordaient le front. Accueillis par un feu nourri, les cavaliers arabes ne tardèrent pas à tourner le dos et à rentrer à leur camp.
Sans attacher à ces démonstrations plus d'importance qu'elles ne comportaient, l'État-major donnait tous ses soins à la préparation de l'assaut d'El-Kantara pour la nuit suivante, et, comme il ne pouvait être douteux que les assiégés fissent meilleure garde que la veille, il fut décidé, dans le but de diviser leurs forces, qu'une attaque sérieuse serait tentée, en même temps, contre le front Ouest. Pour cela, il était nécessaire de donner au commandant des brigades du Koudiat les instructions les plus précises. Mais, bien que la pluie eut cessé, le Remel se trouvait démesurément grossi par la fonte des neiges et l'on essaya en vain de le franchir.
Il ne restait qu'à tenter le passage d'un piéton; des volontaires furent demandés à cet effet, aux troupes voisines. Plusieurs s'étant présentés, on choisit parmi eux un vigoureux carabinier, nommé Mouramble. Ce brave soldat se dépouilla de ses vêtements, attacha la missive sur sa tête et se lança dans le torrent impétueux et glacé. Grâce à son énergie, il parvint à le traverser, après une lutte dont les péripéties étaient suivies avec anxiété. Parvenu sur l'autre rive, il prit le pas de course, nu comme nos premiers parents, et finit par arriver au sommet du Koudiat, sans être, atteint par les balles qui pleuvaient sur lui. Nous sommes heureux de rappeler ici le nom de cet obscur héros, qui fut reçu avec enthousiasme au camp des deux premières brigades et largement récompensé.
La batterie du Mansoura avait été rapprochée jusqu'à "portée de fusil" de la place et se trouvait, sans doute, vers l'emplacement du passage à niveau actuel ; durant toute la journée, elle ne cessa de canonner la porte, sans résultat appréciable. Dès que la nuit fut venue, la compagnie franche du capitaine Blangini, désignée comme tête de colonne d'assaut, alla se placer dans le petit ravin de l'usine à gaz. Une compagnie de carabiniers du 2e léger et deux bataillons dis 63e, formant le reste de la colonne, se massèrent sur la gauche, en avant de la gare actuelle. Le général Trézel avait le commandement de l'opération. Quant à la direction des travaux, elle était aux mains du colonel Lemercier ; bien que malade et épuisé par les fatigues des nuits précédentes, ce brave officier ne s'épargna pas.
Ainsi qu'on devait s'y attendre, les assiégés faisaient bonne garde, massés sur ce point et ses abords ; pour comble de malheur, la nuit était claire et la lune brillait au milieu des étoiles. Après tant de soirées sombres et brumeuses, c'était une ironie du sort. A l'heure fixée, un signal convenu fut fait au Koudiat et le colonel Lemercier donna l'ordre de marcher à un détachement du Génie, commandé par le chef de bataillon Morin et les capitaines Hackett et, Ruy. Aussitôt, les sapeurs s'élancèrent sur le pont ; mais à peine y étaient-ils engagés, qu'une grêle de projectiles s'abattit sur eux. Beaucoup tombèrent ou roulèrent dans le ravin, car l'ancien pont avait des parapets moins élevés que le nôtre. Cependant, le plus grand nombre atteignit la porte et, malgré le feu plongeant des assiégés, les sapeurs commencèrent activement un foyer de mine. En même temps, le canon tonnait à Bab-el-Oued, et de grandes clameurs s'élevaient sur tous les points.
Les travailleurs étant très gênés à El-Kantara par les assiégés, le colonel Lemercier fit demander en toute hâte au général Trézel des soldats pour les protéger ; mais, soit que le message ait été mal compris, soit que la mise en mouvement du détachement désigné eût donné le change, chacun se persuada que la tête de, colonne était entrée et le bruit se répandit, de proche en proche, que la porte avait été forcée. Aussitôt, le 63e s'avança vers le pont.
Or, la compagnie franche entendait ne céder sa place à personne ; sortant du petit ravin, les hommes de Blangini se précipitèrent comme une trombe vers le pont, bousculèrent les sections déjà engagées, passèrent à travers les projectiles qui les criblèrent et vinrent s'abattre sur les malheureux sapeurs, écrasant les uns, crevant ou faisant rouler au ravin les sacs à poudre et détruisant les travaux. Le désordre fut inexprimable ; ce que voyant, les assiégés dirigèrent tous leurs coups sur ces soldats entassés dans un espace trop restreint, se bousculant et s'entraînant les uns les autres vers l'abîme.
Le général Trézel s'était porté en toute hâte sur le pont et, tandis qu'il s'efforçait de retenir et de faire reculer les troupes de seconde ligne, il fut atteint d'une balle à la figure. Cependant, le bruit de l'entrée des troupes à El-Kantara était parvenu à l'État-major, et le maréchal, suivi de ses officiers, se porta au galop dans cette direction. A l'entrée, du pont, il rencontra le colonel Lemercier qui lui apprit, avec la plus grande douleur, l'échec irrémédiable de la tentative et l'invita à faire rentrer les braves gens qui se faisaient tuer là inutilement. L'ordre en fut donné aussitôt et les soldats repassèrent ce pont fatal, non sans laisser de nouvelles victimes en chemin.
L'attaque du front de Bab-el-Oued n'avait pas été plus heureuse. Le lieutenant-colonel Duvivier, qui la commandait, s'avança avec le Bataillon d'Afrique, une section du Génie et deux obusiers. Mais les assiégés les accueillirent pas un feu d'enfer, et il se produisit une grande confusion dans la tête de colonne ; le sous-officier chargé de la poudre destinée à faire sauter la porte ayant été tué, on ne put retrouver le sac. Les obusiers furent cependant mis en batterie et on essaya, mais en vain, d'enfoncer la porte à coups de canon ; de hardis sapeurs allèrent même l'attaquer à coups de hache ; tout fut inutile et la situation des assaillants devint tellement critique, qu'il fallut se décider à la retraite. Le feu meurtrier de la place avait fait. de nombreuses victimes; le capitaine Grand, du Génie, et le commandant Richepanse, entre autres, étaient mortellement blessés.


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VII

LEVÉE DU SIÈGE. — RETRAITE DE L'ARMÉE

Nous avons laissé le maréchal à El-Kantara, au moment où il venait de faire rentrer les soldats si malheureusement engagés. Ayant appelé le colonel de Tournemine, il lui demanda où en étaient les munitions : "Il en reste juste assez pour assurer la retraite", répondit cet officier.
"Fort bien ! nous partirons demain", dit Clauzel, avec ce sang-froid que rien ne pouvait troubler chez lui. Sa résolution fut ainsi arrêtée, sans demander d'autres explications, ni prendre le moindre renseignement sur la situation de la ville. Aussitôt, des ordres furent expédiés dans toutes les directions, prescrivant d'employer le reste de la nuit à préparer le départ, de façon que l'armée se mit en route aux premières lueurs du jour.
Tandis que les Français prenaient, avec une activité surprenante, leurs dispositions pour la retraite, que faisaient, que pensaient les assiégés ? On pourrait croire, qu'enthousiasmés par leur double succès, ils étaient tout à la joie d'avoir repoussé ces assauts audacieux, et se préparaient à soutenir énergiquement de nouvelles luttes… C'était tout le contraire : une véritable stupeur pesait sur la ville et chacun sentait que l'effort de la nuit ne pourrait se renouveler et que la résistance était épuisée.
Réunis chez le Cheikh El Islam, Si M'hammed El Feggoun, les notables, les fonctionnaires, délibéraient sur le parti à prendre. Ils finirent par décider que, si le chef de l'armée garantissait, comme il l'avait offert, la sécurité des personnes et des biens, les portes lui seraient ouvertes le lendemain matin, à huit heures. Une déclaration, rédigée dans ces termes, fut signée par le Cheikh El Islam, par Mohammed ben El Bedjaoui, caïd ed Dar, par El Hadj El Mekki ben Zagouta et plusieurs autres, parmi lesquels un certain Merabot El Arbi, qui devait le payer cher. La pièce fut écrite par un habile calligraphe, le kateb Si Mohammed ben El Antri. Certaines, traditions affirment que Ben Aïssa sanctionna par sa présence cette délibération ; en tout cas, il n'y mit pas sa signature.
Quelle fatalité était donc attachée à cette expédition, entreprise peut-être avec une trop grande confiance, contrariée par des intempéries extraordinaires, même pour la saison, et que, cependant, le courage et la constance de nos soldats allaient faire réussir ? Dans quelques heures, on aurait pu entrer, musique en tête, dans la vieille cité des Jugurtha et des Sifax, mettre fin à une odieuse tyrannie et éviter les épreuves d'un second et terrible siège... Cela eût été trop beau, trop simple surtout, et l'on allait tourner le dos à la fortune.
Il fallait aussi donner raison au fatalisme musulman qui confère le triste privilège de ne s'étonner de rien : "Dieu est grand ! Nous étions prêts à nous rendre à ces Français et les voilà qui fuient devant nous ! C'était donc écrit. Que Dieu les maudisse !"
Depuis le maréchal, jusqu'au dernier soldat, tout le monde était victime des préjugés, car personne ne comprenait le caractère de ses adversaires. Habitué aux grandes guerres, Clauzel jugeait la situation selon des règles s'appliquant à d'autres temps et à d'autres lieux ; du moment que les ressources en vivres et en munitions suffisaient tout juste à assurer la retraite, il ne restait qu'à l'ordonner. Ce principe admis, il fallait partir le plus rapidement possible, sans regret et sans honte.
En se plaçant à ce point de vue, le Maréchal est à abri de tout reproche ; mais ce qu'il aurait dû savoir, car un chef d'armée ne devrait rien ignorer, c'est que nos indigènes musulmans épuisent vite leur ardeur et qu'ils ne sont jamais plus près de se rendre que quand ils paraissent le plus acharnés à la résistance, parce que leurs actes ne sont pas conduits par la logique de l'homme de principe, puisant sa force dans le sentiment du devoir et de la responsabilité personnelle, mais par un entraînement tombant aussitôt qu'ils peuvent croire que Dieu en a décidé autrement, de sorte que, lutter contre sa volonté serait non-seulement une folie, mais un sacrilège.
Et voilà pourquoi, tandis que les assiégés étaient résolus à se rendre à la première heure, le Maréchal disposait tout pour que la retraite commençât au point du jour. Voilà pourquoi il allait partir sans regarder derrière lui, après avoir passé trois nuits devant Constantine, sans tenter la moindre démarche directe ou indirecte, pour se rendre compte des intentions de ces assiégés qu'il comptait voir arriver en suppliants au devant de lui, trois jours auparavant. C'était une autre forme de fatalisme. En prenant au pied de la lettre les déclarations de ceux qui poussaient à l'expédition, il avait eu tort ; en n'en tenant plus aucun compte, il se trompait également car il y avait beaucoup de vrai dans ce qu'on lui avait dit. Tout cela était relatif, comme la plupart des choses de ce monde, et Clauzel jugeait au point de vue absolu.
Les préparatifs de retraite furent, nous le répétons, menés sur tous les points avec une activité merveilleuse. Durant le reste de la nuit, on hissa, non sans peine, les pièces de la batterie d'El-Kantara, sur le plateau. Au Koudiat l'ardeur n'était pas moindre, et, le 24, au matin, dès que l'aube commença à paraître, les deux brigades du Mansoura se mirent en mouvement ; tandis que, sur le mamelon de l'Ouest, les deux autres s'ébranlaient.
Aussitôt qu'il fit assez jour pour s'en rendre compte, les vigies placées sur les remparts crurent d'abord être victimes d'une illusion. Puis la nouvelle se répandit dans la ville et chacun répéta : "Les Chrétiens prennent la fuite !" En quelques minutes les idées changent de direction et, de tous les points, des rumeurs, des cris s'élèvent vers le ciel. Les uns adressent à Dieu des actions de grâce, les autres se répandent en imprécations et en menaces. Puis une foule en délire se précipite vers les portes de l'Ouest et sort en tumulte dans la direction du Koudiat.
Les deux premières brigades ont déjà descendu les pentes et en partie effectué le passage du Remel. Un bataillon du 2e Léger, commandé par Changarnier, formant l'arrière-garde, vient de se mettre en marche. Tout à coup, des cris de détresse se font entendre en arrière : c'est un avant-poste d'une quarantaine de Zéphyrs qu'on a oublié de prévenir et qui, s'apercevant de la retraite, a voulu rejoindre et est tombé au milieu des forcenés de la sortie. Immédiatement, Changarnier commande demi-tour et le brave 2e Léger se précipite à la baïonnette sur les bédoins, les refoule et a la satisfaction d'arracher les deux tiers des camarades une mort horrible.
Cela fait, l'arrière-garde reprend sa marche et traverse le Remel sous la protection du lieutenant-colonel Duvivier qui a déployé ses hommes sur la rive droite. La tête de colonne des deux premières brigades avait pu gagner du terrain et était sur le point d'atteindre le plateau, avant que les cavaliers arabes, établis sur les pentes, au-delà des Arcades romaines, se fussent rendu un compte exact de la situation, Mais ils furent bientôt en selle et se lancèrent travers la pépinière pour couper la colonne. Retardé par l'affaire des Zéphyrs, le bataillon d'arrière- garde les trouva en face de lui et se vit entouré une nuée de cavaliers poussant des cris horribles.
Sans s'émouvoir de leurs menaces, mais voyant les Arabes devenir trop nombreux et trop hardis, Changarnier fait former le carré, sans doute sur les premiers mamelons, occupés maintenant par une briqueterie, en face du pont du Bardo. "Allons mes amis, — dit-il à ses soldats, — voyons ces gens-là en face : ils sont six mille ; vous êtes trois cents; vous voyez bien que la partie est égale !" Ces paroles que l'histoire a conservées, ou peut-être d'autres, mais surtout le sang-froid de leur chef réunissent le cœur de tous ces hommes en l'élevant au plus haut sentiment du devoir et de l'honneur ; les Arabes s'arrêtent un instant devant un telle fermeté. Mais ils reprennent courage et se jettent à grands cris contre le carré ; les armes étaient prêtes, cependant personne ne tirait, jusqu'à ce que la voix vibrante du chef commandât tranquillement : "Feu de deux rangs. — Commencez le feu !" Alors, la fusillade illuminait les faces du carré, régulière et assurée comme à la manœuvre, couchant dans la poussière les premiers assaillants dont les plus hardis étaient achevés à la baïonnette et éloignant les autres.
Puis, le bataillon du 2e Léger gagnait du terrain et formait de nouveau le carré lorsqu'il était trop pressé. Ce fut ainsi qu'il contint l'effort de cavalerie d'El Hadj Ahmed et permit à l'armée de prendre les devants. Il atteignit enfin le plateau sans trop de pertes. Cette retraite couvrit de gloire le 2e Léger et fit, à bon droit, la fortune militaire de son commandant.
Pendant que les abords de la pépinière actuellement le théâtre de cette lutte héroïque, d'autres scènes se passaient au Mansoura. La tête de colonne les dernières brigades était déjà loin et les deux bataillons formant l'arrière-garde allaient quitter le camp, lorsque des cavaliers indigènes, des maraudeurs sortis de la ville, arrivèrent de tous côtés, essayant de les inquiéter et de leur couper le chemin.
Ces troupes se mettaient en route lorsqu'elles entendirent, en arrière, des cris déchirants. Ils partaient de la lisière du plateau du Mansoura et étaient poussés par des malheureux blessés et malades français qu'on avait placés dans les grottes pour les abriter de la pluie ; plusieurs prolonges remplies de ces gens et deux canons avaient attiré attention des rôdeurs, qui les attaquaient au couteau. Comment ces tristes victimes avaient-elles été ainsi abandonnées ? Certains prétendent qu'on les oublia; mais il est plus probable qu'après les avoir placées dans les prolonges, on manqua d'attelages pour les emmener, ainsi que les canons, et que dans la précipitation de la retraite, les hommes chargés de ce soin y renoncèrent, sans que leurs chefs s'en inquiétassent. Le désespoir de ces malheureux était navrant et l'arrière- garde fit ce qu'elle put pour les délivrer ; du reste elle n'avait pas de chevaux pour les atteler aux voitures et ne pouvait se laisser couper de la colonne. Les blessés furent donc égorgés sans pitié.
Cet épisode fut un des plus tristes de la campagne et l'on n'a jamais su exactement sur qui devait en retomber la responsabilité. En tout état de cause il fut la conséquence de la hâte avec laquelle l'armée décampa, et le Maréchal aurait pu dire, pour sa défense, que de telles opérations ne se réalisent pas sans victimes et que cette hâte, par la surprise qu'elle causa à l'ennemi, assura le salut l'armée.
Les deux bataillons d'arrière-garde durent s'ouvrir un passage pour rejoindre la colonne, et furent inquiétés jusque vers l'oued Bi-el-Brarit. Il fallut faire plusieurs retours offensifs ; un bataillon du 53e, formant la queue du corps principal, exécuta une brillante charge à la baïonnette qui nettoya le plateau. La marche continua ensuite, sans action sérieuse et, dans la soirée du 24, l'armée campa auprès de la Soumâa, où elle s'était arrêtée, quatre jours auparavant, pleine de confiance et d'espoir. Le lendemain, 25, les premières lueurs du jour permirent de constater qu'on était entouré de nuées d'indigènes, criant, vociférant, mais se tenant distance. La colonne prit tranquillement son ordre de route et continua sa marche, harcelée pendant toute la journée par des ennemis que les flanqueurs tinrent à distance.
Les 26 et 27, il fallut livrer plusieurs combats à l'avant-garde et à l'arrière-garde, car les indigènes, de plus en plus nombreux, étaient devenus plus hardis. De sévères leçons leur furent infligées sur tous les points et les Arabes n'obtinrent d'autre satisfaction que d'enlever quelques traînards et de mutiler les cadavres arrachés des tombes creusées à la hâte. Le 28, l'armée atteignit Guelma et rentra sans encombre à Bône, le Ier décembre.
Cette retraite, fort bien conduite, s'effectua dans les meilleures conditions. Abstraction faite de quelques défaillances, telles que celle du général de Rigny, causée par une véritable hallucination, officiers et soldats s'y montrèrent dignes de leur renommée. Signalons aussi la noble conduite du vieux général de Caraman, qui avait suivi la campagne en volontaire : on le vit, pendant la plus grande partie de la route, conduisant par la bride son cheval, sur lequel il avait placé des blessés, et donnant à tous l'exemple du courage calme et de l'entrain.
Cette malheureuse campagne avait coûté à la France 443 hommes de troupe tués, morts de maladie ou disparus ; 11 officiers y trouvèrent la mort ou succombèrent à leurs blessures. Il faut y ajouter le colonel Lemercier, déjà malade au départ et qui mourut peu de jours après, épuisé par les fatigues de ce siège fatal, où il s'était prodigué. La colonne ramena, en outre, 304 blessés, dont bon nombre moururent dans les hôpitaux.
Pendant que les Français achevaient leur triste voyage, Constantine se livrait à la joie ; on se félicitait, on s'embrassait et même, ceux qui étaient restés prudemment à l'écart, prenaient des airs de héros. Mais cet enthousiasme fut bientôt tempéré par une inquiétude générale, pesant sur tous, ainsi qu'une nuée qui recèle la foudre. Le Pacha allait revenir : que dirait-il ? Que ferait-il ? Quelle serait son attitude, lorsqu'il apprendrait que sa capitale avait failli être livrée au chrétien ?
El Hadj Ahmed ne tarda pas, en effet, à rentrer à Constantine et chacun fut effrayé de la sévérité de son expression. Il était exaspéré de la délibération prise chez le cheikh El Islam ; mais, remettant à plus tard sa vengeance contre les principaux signataires, il se borna pour le moment, à faire saisir ce comparse nommé Merabot El Arbi qui avait eu la fâcheuse idée d'apposer, avec les notables, son nom au bas de la pièce. On le promena dans les carrefours et le crieur public annonça à tous que ce renégat avait voulu vendre la terre de l'Islam à l'infidèle, et qu'il allait être puni du supplice des traîtres. Après avoir supporté mille avanies, le malheureux fut pendu ignominieusement.
Cette rigueur était un avertissement et une menace contre des personnages plus importants. La ville demeura plongée dans la terreur et le vieux cheikh El Islam, Si M'hammed, sortant de sa réserve habituelle, vint courageusement affronter le tyran et l'exhorter à la modération. En dépit de la violence de son caractère, El Hadj Ahmed se résigna à l'écouter et parut tenir compte de ses avis. Il chercha alors à assouvir sa colère sur les chefs, des Henanecha et autres personnages de l'intérieur, mais sans grand succès.


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